On dispense massivement des psychotropes dans les prisons grecques (Savvas Xiros)

1. Introduction

Dans mon nouveau livre, dont des extraits sont présentés par la suite, je tente une esquisse des moyens de traitement médical de tous les détenus des prisons grecques par la dégradation de leurs fonctions cognitives. Pour l’écriture de ce livre, s’est révélée utile l’expérience que j’ai acquise de cette administration de substances psychotropes – “avec et pour le viol du libre arbitre” – pendant mes 65 jours en service de réanimation où on m’a soumis à de nouvelles méthodes médicales et pas seulement pour m’interroger, ainsi que mon expérience de prise d’autres substances médicales les 13 fois où je me suis fait opéré, après l’explosion d’une bombe dans mes mains en 2002, et jusqu’à maintenant.

Le but de ce livre est la transmission de cette expérience personnelle aux autres détenus, dans l’espoir qu’elle devienne le point de départ d’une discussion sur la question des psychotropes dans les prisons et surtout sur l’étendue de cette réalité et son évolution. En ce moment, la dispensation de psychotropes tend à s’établir comme la principale méthode de surveillance, conforme aux coutumes transatlantiques et aux logiques économiques auxquelles se plie la médecine. Une telle pratique se trouve voilée derrière l’alibi qu’est la conviction fictive générale que “l’usage de substances est inhérent au caractère du détenu et se fait exclusivement sur sa volonté”. Cet argument méconnaît un paramètre essentiel : la volonté des détenus est forcée chaque jour et de plusieurs manières par un système correctionnel qui a comme premier objectif l’anéantissement de la personnalité et la formation du caractère conformément aux normes établies par la prison : le détenu idéal est celui qui a le moins d’exigences. Et c’est le détenu le plus permissif et donc le plus manipulé à volonté qui exige le moins.

A la perpétuation de cette situation morbide contribue aussi, en règle générale, la conception reçue – et la plupart des fois inconsciente – de la prison non seulement comme privation de liberté (son rôle officiellement prévu), mais comme enfer, où plus les conditions de vie sont dures et inhumaines, plus cela dissuade celui qui a l’intention de commettre un délit. Une logique de la punition exemplaire et exténuante destinée à ce que le reste de la société la connaisse et s’y conforme, logique certes inavouable, mais introduite silencieusement pour que la société la tolère ou, au plus, réagisse tièdement à des pratiques comme celle qui est décrite ici.

Par une observation réaliste du mode de planification et de fonctionnement des prisons modernes dans les pays développés, on conclut aisément qu’elles ne peuvent pas exister sous cette forme particulière sans l’administration de psychotropes. Administration non pas à une échelle limitée, légale, évidente et nécessaire mais, au contraire, massive, illégale et inavouée. Une pratique qui constitue la pierre angulaire de la structure des prisons actuelles.

Il existe donc un terrain, une possibilité et surtout une raison essentielle de frapper, par tous les moyens possibles, un point du système si puissant et sensible.

2. Constatation

Comme on peut le constater à partir d’un grand nombre d’observations dans les prisons, à part le schéma préventif pharmaceutique, on exerce avec les psychotropes une répression générale douce pendant les périodes de calme qui s’intensifie quand on soupçonne une révolte et pendant tout état d’urgence, comme on l’a vu à la période des procès politiques. «Cette attitude se reflète dans les archives conservés au cabinet médical des prisons judiciaires de Korydallos. Au début de l’automne 2004 environ 450 prisonniers sous psychotropes étaient enregistrés dans ces livres. En l’espace d’un mois, et en plein milieu de la grève de la faim des prisonniers politiques contre les conditions de détention, ce nombre a presque triplé, le rapport sur les “malades” fait sur un ensemble d’environ 2500 détenus montant d’un sur cinq à un sur deux. Aucune étude épidémiologique ou autre ne peut justifier une telle recrudescence de psychopathies dans une durée si brève – quel en était alors le facteur si important? – sinon la répression biochimique sans scrupule afin que les détenus ne soulèvent plus de pareilles revendications». Mais la plupart des substances sont administrées massivement et en secret via l’alimentation et l’eau. «B.  A l’insu des détenus, pour les substances administrées en permanence s’applique la méthode des éleveurs. Certaines sont dissoutes dans l’eau. Au terme d’un essai, après évaporation de 4,5 litres d’eau à température basse (radiateur), reste une quantité importante de liquide pâteux brun-jaune qui émane une odeur entre vernis et plastique brute  (p. ex. cellophane) (…) des substances drastiques, comme tranquillisants mineurs ou majeurs sont administrées avec les bons repas, régulièrement ou exceptionnellement, avec des plats supplémentaires attrayants à des périodes qui exigent une répression plus forte. Ceci a été constaté lorsqu’un chat est tombé en léthargie après la consommation du repas de dimanche. A son déplacement il ne réagissait pas et continuait de dormir, et ceci a été remarqué plusieurs fois avec d’autres chats aussi.

Les substances administrées avec le pain ont été identifiées grâce à la conduite des pigeons. Dans la cour intérieure de l’aile de la prison sont souvent jetées des miettes de pain pour les oiseaux. Des pigeons qui descendent avec vivacité, une fois qu’ils en ont mangé, ressemblent à des poulets étourdis, pour voler ils doivent faire un grand effort et se cognent aux murs et sur les haies, car cette substance provoque une mydriase (dilatation anormale de la pupille). Il est aussi révélateur que des détenus et des habitants aux alentours de la prison ramassent quotidiennement des cadavres de pigeons. L’administration en secret de substances se confirme aussi par l’observation que les détenus n’attrapent pas froid ou d’autres maladies communes pour le reste de la population, mais présentent des syndromes de polypharmacie comme : surfonctionnement du foie (hépatites médicamenteuses), insuffisance rénale, infections rares pour l’époque, affections cutanées, allergies et accidents cardiaques ou cérébraux. (…) L’administration massive et chronique de ces substances a comme conséquence, en raison de l’oedème permanent et intérieur, de frapper surtout les organes nobles (poumons, reins, cerveau), tandis que les perturbations cardio-vasculaires qu’elles provoquent sont à l’origine du nombre inhabituellement élevé d’accidents cardiaques et cérébraux dans les prisons».

3. Procédé de dépendance

«(…) l’administration chronique de substances à des détenus sains ou malades, ainsi que l’absence pour ces derniers d’un dosage individualisé et conséquent (en temps et en quantité)» provoque l’apparition d’exanthèmes, d’affections cutanées, et d’autres symptômes apparemment inexplicables. Alors la prison entreprend d’administrer des substances pharmaceutiques théoriquement “sur la volonté” du patient. « Le service médical et le secteur neurologique et psychiatrique de la prison jouent un rôle particulier en ce sens, puisque, à partir du moment où un nouveau détenu ne se sent pas bien, présente des débuts de symptômes et va au cabinet médical de la prison, ceci est enregistré et le diagnostique qui suit, c’est le refrain permanent de la version psychologique. Si le détenu y cède, il entre dans un programme de dépendance, la réception volontaire de tranquillisants,ou de tranquilisants doux, permettant à la prison de nier toute responsabilité même en cas de décès (overdose,  reflux gastro-oesophagien, oedème pulmonaire, etc.)». Un sur trois des presque 13000 détenus des prisons grecques a été condamné pour infraction à la loi sur les drogues. «Les détenus usagers de drogues, et surtout les usagers dépendants qui ne font pas partie du pourcentage ci-dessus, constituent l’alibi parfait des prisons au sujet des décès par excès de substances pharmaceutiques. Certes, dans la majorité, ils en sont aussi directement les victimes puisque, à l’usage potentiel de drogues dans la prison, la toxicité de ces dogues se rajoute à celle des substances inconnues et administrées à leur insu».

4. Engagement de la science

En ce qui concerne le système nerveux central et les fonctions cognitives, «l’objectif principal de la prison est la régression et le ralentissement des réactions cognitives, qui a comme première conséquence visible des difficultés de concentration et de prise de décision immédiate». Pour la couverture de la répression biochimique et sa légalisation, sont mobilisés des syndromes psychiatriques isolés mais courants qui sont ensuite généralisés, ou bien inversés arbitrairement. Un expert psychiatre, pendant son témoignage au tribunal sur les symptômes courants chez les prisonniers, rapporte: «Il est certain que ceux-ci [les symptômes] sont parfaitement justifiés par le fait qu’il (il se référait à moi) est un détenu. La moitié au moins des détenus présentent de tels symptômes».

«Le cynisme avec lequel sont utilisés par le système la psychiatrie et la pharmacologie, de sorte que des syndromes connus et existants se répandent et atteignent une masse de plus de 6500 prisonniers qui n’ont aucun moyen de défense, est admirable. Même si certains prétendent que cette expansion a lieu  indépendamment de la dispensation ou non de psychotropes, néanmoins les conditions matérielles de la prison ne peuvent justifier que la rage massive, et non pas une déviation dans une telle direction et d’une telle étendue. On ne peut attribuer les raisons de cette augmentation qu’aux conditions inavouées de la détention». De cette manière, s’impose une conception raciste envers l’ensemble des détenus, selon laquelle il est considéré normal qu’ils aient à subir et à tolérer tout cela, tandis que leur niveau éducatif bas et leur incapacité les classent automatiquement parmi les ratés et les déchets de la société.

5. Incidences psychotropes

«Pour un visiteur qui observe impartialement la conduite des détenus,  devient claire la répression de leur fonctions cognitives qui se manifeste par des traits communs, à savoir image de résignation (indifférence, atermoiements), discussions emportées (sujets superficiels, sans conscience de la réalité), marche lente et langueur (diminution de réflexes), et, lors des entrevues, par des demandes triviales ou sur des problèmes passagers (incapacité d’évaluer les priorités)». Parmi les répercussions sur le système nerveux, on observe «3. Régression de l’esprit critique et de la pensée créative. A la manifestation extrême de ce symptôme, l’esprit fonctionne seulement avec les données initiales ou permanentes de la mémoire, tandis qu’il (le détenu) manque de confiance en soi pour chaque initiative possible». Alors, chaque décision exige soit un “conseiller”, soit trop de temps, sinon il utilise l’intuition. Dans le dernier cas, pour toute objection, le détenu est incapable de trouver des arguments – absence de pensée créative – ce qui conduit à l’agacement et à des réactions violentes, qui nourrissent et sont nourries (par) l’ego d’un pseudo-soi inconnu.

La régression de la pensée critique et l’impossibilité de concentration, en relation avec l’affaiblissement de la mémoire récente et directe, provoquent un sentiment de malaise et d’impatience lors des discussions autour de thèmes qui exigent au contraire initiative ou esprit de décision, ainsi que des interruptions sans fin de l’interlocuteur, afin de ne pas oublier l’argument qu’il développe. Dans ces situations où chacun n’écoute que sa propre voix, il y a de la nervosité, des mésententes et des malentendus. Ces symptômes ne se manifestent pas au cours de conversations sur des sujets faciles et banals, avec des dialogues fixes (p. ex. le football) qui n’exigent pas de pensée créative. Les thématiques des discussions deviennent alors très limitées, ce qui provoque cette sorte d’isolement moderne et prémédité. (…) Cette situation psychique artificielle, et la non conscience des possibilités et des faiblesses réelles, conduisent à des décisions irréfléchies, prises à la hâte, qui condamnent tous les choix futurs au nom d’une pseudo-dignité. L’annulation de telles décisions, après la compréhension des leurs conséquences – une procédure lente – dépend désormais de la puissance de l’égoïsme».

«La méthode ci-dessus correspond parfaitement à la logique des concepteurs des prisons modernes et des cellules d’isolement total, à la logique démente de vengeance sournoise – sous emballage humaniste bien sûr – et d’exploitation honteuse des conséquences de cette méthode, quand celles-ci sont soit présentées comme des syndromes connus, pour transférer la responsabilité à la victime, soit interprétées à travers la physiognomonie – comme il s’est produit en Allemagne avec Ulrike Meinhof, lorsqu’il a été constaté qu’elle avait une tumeur au cerveau – comme un reflet du caractère inné de chaque détenu, dominé par des instincts inférieurs et qui mérite alors d’être isolé de la réalité par des moyens biochimiques et privé de toute activité. C’est une logique raciste dominante qui considère chaque personne qui passe le seuil de la prison comme un être inférieur, une logique qui s’impose d’une manière ou d’une autre à toute la société».

Prisons de Korydallos

Savvas Xiros

1er mai 2009

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